• Elise

Déchets, des chiffres et des idées

Quel enfant n’a pas rêvé devant le camion-benne qui soulève et vide les poubelles attrapées et positionnées d'un geste sûr par les éboueurs ? Les pistons qui s’actionnent, les gyrophares qui clignotent, la danse des bacs verts ou jaunes, on ne sait pas trop à quoi tient cet émerveillement. Mais aujourd’hui, dans cet article, nous allons suivre leur trajet régulier et précis pour comprendre le parcours de nos poubelles et plonger dans la question des déchets. Nous donnerons d’abord quelques chiffres avant d’évoquer les objectifs et réglementations dans ce domaine, puis de réfléchir aux solutions et à la tendance très en vogue du « zéro déchet ».


LES chiffres des déchets en France


Dans son rapport annuel sur les chiffres-clés des déchets en France, l’ADEME (l’agence de la transition écologique) nous indique qu’en 2017 nous avons produit en France 326 millions de tonnes de déchets. Bien que conséquent, ce chiffre reste cependant un peu abstrait et difficile à appréhender. En fait, cela représente environ le poids d’un éléphant par personne et par an. Ce n’est pas rien ! Mais essayons de voir un peu plus loin et de saisir surtout comment évolue ce chiffre.


Ces 326 millions de tonnes annuelles se répartissent en plusieurs catégories :

  • les déchets des ménages et des collectivités, c’est-à-dire ce que nous mettons dans notre poubelle à la maison mais aussi à l’école, dans les services publics, dans les poubelles de rue. On les appelle les DMA, ou Déchets Ménagers et Assimilés ;

  • les déchets des entreprises, c’est-à-dire les déchets des activités économiques tels que rebus, matière première non écoulée, qui ne sont pas collectés par les municipalités ;

  • les déchets de la construction et du bâtiment.

Et comme les images peuvent être parfois plus parlantes que les mots, l’image ci-dessous détaille la répartition de l’ensemble de ces déchets dans les différentes catégories :


On constate donc en premier lieu la diversité de la nature des déchets produits et leurs sources multiples. Autre constatation, le poids considérable des déchets liés à la construction. Cependant, il convient de replacer ces chiffres dans un contexte plus global pour questionner la production française par rapport à ses voisins européens ainsi que leur évolution dans le temps.


On s’interrogera par la suite sur les outils à disposition pour réduire ces quantités de déchets, au niveau des réglementations mais aussi des démarches individuelles. En effet, d'une part les espaces disponibles pour le stockage de ces déchets diminuent mais surtout les conséquences environnementales de l'enfouissement ou de l'incinération des déchets (même si cela peut produire de l'énergie) sont dramatiques.


L'évolution des déchets en France


Étant donné la part conséquente de la construction dans les déchets produits annuellement, il est évident que l’évolution de ce tonnage est très sensible à l’activité économique du secteur. Ainsi, l’augmentation forte de la production de déchets entre 2006 et 2010 (+10%) tout comme la baisse entre 2012 et 2016 (-8%) sont essentiellement liées à la production du secteur de la construction. Mais dans le détail, les évolutions sont sensiblement différentes.


A l’échelle des ménages, la production des déchets ménagers et assimilés (DMA), certes fluctuante, se révèle assez stable depuis 2011, avec une valeur autour de 580 kg/an/habitant. Mais les politiques d’incitation au tri des emballages, des déchets verts, des encombrants, portent cependant leurs fruits puisque au sein de ces DMA, les ordures ménagères résiduelles (OMR, le contenu de la poubelle “classique”) diminuent régulièrement depuis 2005. De même, la part des déchets putrescibles en déchetterie recule fortement grâce à la promotion du compostage individuel ou collectif. Par ailleurs, la production de ces déchets est assez similaire en tonnage à celle de nos voisins européens : proche de celle de l’Italie ou du Royaume-Uni, inférieure à celle de l’Allemagne ou de la Norvège, mais supérieure à l’Espagne, la Belgique ou la Suède.


Les déchets des entreprises et des collectivités, à l’inverse, augmentent légèrement depuis une dizaine d’années. Mais il faut noter qu’ils restent assez faibles par rapport à nos voisins européens. En France, ils se montent à 1,5 tonnes de déchets par an par habitant alors que c’est 3,2 pour la moyenne européenne. Ces déchets sont valorisés à 93%, essentiellement par le recyclage, la valorisation énergétique ou organique. De plus, le développement important des filières de Responsabilité Élargie du Producteur, sur lesquelles nous reviendrons par la suite, devrait tendre à faire diminuer cette production de déchets des entreprises.


En revanche si on considère le secteur de la construction et du BTP, on produit à l’inverse deux fois plus que nos voisins (3,4 tonnes en France en moyenne, contre 1,8 tonnes à l’échelle de l’Europe). Ce constat mérite qu’on s’interroge dans un prochain article sur nos manières d’habiter, de construire et de rénover. Mais pour l’heure, nous allons revenir sur les quelques lois promulguées depuis le Grenelle de l’environnement en 2007 visant à réduire la production de nos déchets.


Une réglementation qui vise la réduction


Si les motivations sont toujours sanitaires et écologiques, les choses ont bien changé depuis le décret de 1883 énoncé par Eugène Poubelle pour le département de la Seine portant sur l’obligation d’avoir dans les immeubles parisiens une collecte des déchets des foyers. De nos jours, la lutte contre le gaspillage alimentaire, contre les ustensiles à usage unique ou les mesures privilégiant le tri font partie des lois mises en place depuis 2010. Cette année-là, la loi Grenelle Environnement II pose des objectifs chiffrés en matière de réduction des déchets : réduction du traitement de déchets sans valorisation, taux de recyclage, valorisation matière ou organique…


Depuis, ces objectifs ont été actualisés notamment avec la loi Transition Énergétique et Croissance Verte de 2015 puis plus récemment avec la loi Anti-Gaspillage pour une Économie Circulaire (AGEC) votée en 2020. Cette loi récente comporte plusieurs axes visant à réduire la quantité de déchet, limiter le gaspillage, améliorer la valorisation des déchets, favoriser l’économie circulaire et renforcer l’information au consommateur.

En terme de réduction des déchets, cette loi détaille le 3ème Plan National de Production de Déchets, sur la période 2021-2027, avec des objectifs quantifiés ambitieux d’ici à 2030. Ainsi :

  • les Déchets Ménagers et Assimilés devront être réduits de 15% par habitant ;

  • Les déchets d’activités économiques devront diminuer de 5% par unité de valeur produite ;

  • Au moins 5% du tonnage des DMA devront être réemployés ou réutilisés ;

  • Le gaspillage alimentaire devra être réduit de 50%.

Cela s’accompagne d’autres volets comme l’interdiction d’un grand nombre d’objets à usage unique, tels que la vaisselle en plastique jetable, les sacs en plastique jetables, les boîtes en polystyrène expansées comme celles utilisées dans la restauration rapide… De même, les bouteilles d’eau en plastique ne peuvent plus être distribuées gratuitement dans les lieux recevant du public ou dans les locaux professionnels. Les mesures prises dans les différents décrets relatifs à cette loi marquent clairement la volonté de favoriser les objets réutilisables par rapport aux objets à usage unique. Par exemple, toutes les déchetteries devront obligatoirement disposer d’une “zone de dépôt destinée aux produits pouvant être réemployés”, favorisant nettement le réemploi.


Le renforcement des filières REP fait aussi partie du plan d’action de la loi anti-gaspillage. Mais qu’est-ce que c’est une filière REP ? REP pour Responsabilité Élargie du Producteur a pour objectif de prendre en compte le cycle de vie complet, c’est-à-dire de considérer aussi le coût lié à la collecte et à la fin de vie des produits traités par les filières. En d'autres termes les entreprises doivent verser une contribution financière à des éco-organismes prenant en charge la collecte et la fin de vie de leur produit. Les premières filières REP furent celle des piles et accumulateurs portables et celle emballages, supportée par l'organisme éco-emballage dont le célèbre symbole ci-dessous indique, non pas que l’emballage est recyclé, mais qu’il peut être collecté pour recyclage. La nuance est de taille !


Existant pour les pneus, les textiles ou les Équipements Électriques et Électroniques (DEEE), ces filières REP sont renforcées dans la loi AGEC. D’abord, onze filières supplémentaires sont créées, pour les produits du tabac, les jouets ou les articles de bricolage et de jardinage. Mais surtout, la loi élargit les missions de ces REP qui doivent dorénavant inclure la prévention des déchets, l’éco-conception, l’allongement de la durée de vie des produits et le réemploi, la réutilisation ou la réparation. Cela signifie que ces coûts versés par les entreprises aux filières seront internalisés dans le prix final des produits, incitant les consommateurs à s’orienter vers des produits ayant un impact environnemental réduit, ou à assumer de payer le prix fort pour des articles produisant plus de déchets.


Le consommateur sera aussi aidé dans ces choix puisque la loi AGEC met en place par exemple un indice de réparabilité pour les produits de l’électronique, impose de préciser le pourcentage de matière recyclée quand l’objet en contient (et non plus un simple “fait en plastique recyclé” très vague), exige que l’appellation “compostable” soit indiqué seulement si l’emballage ou le produit peut être composté chez soi (et non plus en compostage industriel uniquement), interdit la mention “biodégradable” ou “respectueux de l’environnement” sur les produits ou emballages. Les consignes de tri seront également plus claires et harmonisées.


Enfin, une autre mesure forte de cette loi porte sur la fin de vie des déchets puisqu’à l’horizon 2035, un maximum de 10% des DMA devra être admis en installation de stockage, autrement dit enfoui en décharge. Le reste devra être réutilisé, recyclé, composté, méthanisé, valorisé énergétiquement. Cela signifie, si on se reporte à l’infographie présentée plus haut, que seuls 3 à 4 millions de tonnes de déchets collectés par les municipalités devront être enfouis, contre 8,5 millions de tonnes en 2017.


On peut espérer que toutes les mesures promues par la loi “anti-gaspillage” faciliteront la réduction de notre poubelle. En amont de cette loi, on peut aussi évoquer la mise en place progressive depuis 2018 sur certains territoires d’une tarification incitative pour l’enlèvement des ordures ménagères. Cette mesure permet une tarification en fonction du nombre de poubelles collectées sur une période donnée. Des premiers effets ont pu être mesurés en 2016 sur les territoires appliquant cette méthode depuis 2013. Le résultat montre une réduction moyenne de 50 kg d’ordures ménagères par an, ce qui est loin d’être négligeable. La généralisation d’une telle tarification pourrait donc être souhaitable.


Mais on n’est pas tenu d’attendre que les changements soient imposés par la législation ou le porte-monnaie. On peut aussi prendre les devants et mettre en place chez soi des changements permettant de diminuer notre production de déchets. Véritable tendance sociétale ou effet de mode, le “zéro déchet” se retrouve partout et mérite qu’on en interroge les bienfaits.


Et ma poubelle à moi ?


La répartition des déchets en France montre clairement que les déchets ménagers représentent une part assez faible de l’ensemble de la production. Cela dit, la démarche zéro déchet individuelle se développe très largement depuis quelques années et plusieurs solutions existent pour atteindre cette ambition.

Pour réduire les déchets ménagers, intéressons-nous à la composition de notre poubelle. Là encore, une image peut s’avérer utile.



Ce que dit ce petit schéma, c’est qu’environ 30% de nos déchets sont biodégradables (épluchures, fruits et légumes abîmés, fleurs coupées…) et pourraient donc…échapper à la poubelle. Comment ? En les compostant bien sûr ! Et cela n’a pas qu’un avantage en termes de réduction du volume de déchets. Eh oui, le compostage permet de valoriser cette matière organique pour en faire un produit bénéfique pour nos jardins et balcons, mais aussi en agriculture quand le compostage se pratique à grande échelle. Par ailleurs, il y a un vrai gain énergétique car les déchets compostés, qui ne vont pas en déchetterie, ne sont donc ni brûlés ni enfouis. Or, brûler des déchets qui contiennent énormément d’eau, ce n’est pas efficace énergétiquement. On valorise donc très peu cette matière par cogénération (la production d’énergie en brûlant les déchets). De plus, l'enfouissement est aussi dangereux puisque ces résidus, en se décomposant dans de mauvaises conditions, génèrent du méthane (un des gaz à effet de serre) et des lixiviats, polluants liquides nocifs pour les sols.


Enfin, un camion-benne qui ne transporte plus de matière organique réduit largement la masse transportée et donc sa consommation de carburant. Bref, composter, c’est bon à tous les niveaux !


Aujourd’hui, il existe une kyrielle de solutions pour composter à l’échelle d’un ménage. On peut installer un composteur chez soi, en maison comme en appartement avec un lombricomposteur, avoir un composteur collectif au pied de son immeuble ou dans son quartier, ou bien intégrer un programme de récupération des déchets par une association, qui passe régulièrement chez vous pour récupérer et valoriser vos déchets.

Et si vous ne compostez pas encore vos biodéchets, sachez qu’il va falloir s’y mettre très bientôt. En effet, la France avait fixée, avec la loi de Transition énergétique, la généralisation du tri de ces déchets en 2025, et l’Union Européenne a même raccourci cette échéance, la portant au 31 décembre 2023. Alors, envie de se lancer ? Vous pouvez consulter le site http://biodechets.org pour en savoir plus sur les biodéchets, leurs bienfaits et les solutions existantes.


Une fois qu’on a retiré les déchets organiques de sa poubelle, il en reste encore une sacrée quantité : emballages en carton, en verre ou en plastique, journaux, petit électronique, textile, sans compter tout ce que nous apportons en déchetterie. La méthode des 5R peut être un bon accompagnement pour réduire encore nos déchets ménagers. 5R comme :

  • Refuser ce dont on n’a pas besoin ;

  • Réduire et réfléchir à ses besoins ;

  • Réutiliser ce qu’on a déjà en réparant, réhabilitant, échangeant, donnant ;

  • Recycler ;

  • Retourner à la terre, autrement dit composter.

Ainsi, si en premier abord, la démarche zéro déchet peut s’apparenter à échanger sa bouteille d’eau contre une gourde en inox ou ses sacs plastiques par des emballages qu’on apporte chez ses commerçants, avec un impact assez limité sur le volume total de déchets toutes sources comprises, elle s’avère proposer en réalité un questionnement plus profond de ses modes de consommation.


En refusant un sac en plastique et en préférant un emballage réutilisable, nous réduisons certes un tout petit peu le contenu de notre poubelle. Mais on se questionne sur d’autres changements possibles, on recherche des commerçants plus à même de les accepter, on préfère le marché au supermarché, on se lance dans une Fresque des Déchets pour comprendre le cycle de vie de nos produits et on réalise que le meilleur déchet est celui qui n'existe pas. En fait, la démarche zéro déchet n’est pas une fin en soi mais une porte ouverte vers des questionnements plus profonds, vers des souhaits de changements plus impactants.


On ne sauvera pas le monde avec des pailles en bambou, pour reprendre le titre du livre d’Anaëlle Sorignet, mais on ira interroger son entreprise, l’école de ses enfants, sa municipalité pour savoir comment agir pour une réduction plus large des déchets, on s’impliquera dans une action collective locale qui permettra de rencontrer et d’échanger d’autres personnes et de découvrir de nouveaux possibles.


Un exemple très parlant de cette transition par la démarche zéro déchet, c’est justement La famille zéro déchet. Paru en 2016, leur livre éponyme est un véritable succès de librairie. On y trouve des recettes de lessive maison, des idées pour une fête sans gobelet en plastique ou des arguments pour convaincre son boucher d’accepter sa boîte en verre. Fort de leur succès, ils publient 3 ans après “Famille en transition écologique”, portant plus loin leur démarche en questionnant leurs modes de transport ou le placement bancaire de leurs finances.


De plus, en choisissant de réduire ses déchets, on agit aussi plus globalement sur les déchets des entreprises en achetant d’occasion, de qualité plutôt que de quantité, comme évoqué dans notre article sur la mode, ou parfois même en choisissant d’habiter autrement.


Finalement, s’interroger sur ses déchets et mettre sa poubelle au régime, si on s’y met tous, cela pourrait avoir un véritable impact pour l'environnement. Et petit à petit permettre d’atteindre un point de bascule pour changer radicalement ? Mais ça, nous en parlerons dans un prochain article.


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