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HORTENSE CHAUVIN, l'écologie au bout de la plume

Dans cette nouvelle série d'articles, nous vous proposons un format différent pour varier les plaisirs mais aussi pour avancer dans notre réflexion sur une écologie positive et engagée.

Motivées par l'idée de comprendre ce qui peut amener à s'engager pour l'environnement et la transition écologique, nous interviewons des actrices et des acteurs de l'écologie au quotidien. Au cœur de nos interviews, cette question : quel est le point de bascule qui mène à l'engagement ? Est-ce un événement précis ? Une rencontre ? Ou un parcours et une réflexion plus diffuse ?


Pour ce premier post, nous partons à la rencontre d'Hortense Chauvin, journaliste à Reporterre, un média en ligne qui traite l'actualité entièrement sous l'angle de l'écologie.








Echo Des Possibles : Hortense, est-ce que vous pouvez vous présenter et nous décrire votre formation et les grandes étapes et les grands éléments de votre engagement écologique ?


Hortense Chauvin : Je m’appelle Hortense, j’ai 26 ans et je suis journaliste chez Reporterre .

Avant de devenir journaliste, j’ai fait une licence en histoire et littérature européenne, et ensuite un master en journalisme et en politique environnementale. Je me sentais très touchée par les enjeux écologiques depuis l’enfance, mes parents m’ont beaucoup sensibilisée à ces questions, mais je n’avais pas vraiment compris le caractère systémique du problème avant de faire mes études. Pendant cette période, j’ai eu des cours d’anthropologie environnementale et de littérature environnementale qui m'ont amenée à beaucoup lire sur l’écologie, notamment Illitch, Ellul, Arne Næs etc.

C’est vraiment à ce moment-là, grâce à mes lectures et mes cours, que j’ai commencé à vouloir exercer un métier qui permette d’informer sur la question écologique. Je ne suis pas ingénieure, je n’avais pas les outils techniques mais j’ai toujours aimé raconter des histoires et aller à la rencontre des gens. Je me suis dit que le métier de journaliste dans le domaine de l’environnement pourrait me permettre d’utiliser les compétences que j’avais apprises dans mon parcours universitaire pour sensibiliser à l’écologie.


EDP : En dehors de cette éducation tournée vers les enjeux écologiques, est-ce qu’il y a eu un déclic, un moment particulier qui a changé votre posture, votre biais et votre perception des enjeux les uns par rapport aux autres ?


HC : Quand j’étais étudiante en master de journalisme, j’ai fait un stage dans un journal libanais qui s’appelle L’Orient Le jour. A cette l’époque, il y avait une grosse crise de gestion des déchets. Il y en avait partout : sur les bords des autoroutes, dans les rues, sur la côté, dans la mer. C’était la première fois que je voyais vraiment cela. En France on délocalise notre gestion des déchets, on ne voit donc jamais vraiment les conséquences de notre mode de vie et de consommation. Là, je pouvais voir directement ce que cela représentait comme pollution, ce qui m’a énormément marqué. J’ai réalisé qu'on perçoit mal l'impact de nos actions dans notre quotidien car toutes nos pollutions sont externalisées.


Amoncellement de déchets dans les rues de Beyrouth, juillet 2015. Photo Bakhos Baalbaki

Ce stage au Liban m’a aussi amené à me questionner sur mes habitudes de vie, à questionner mon rapport à l’avion par exemple. C’est une vraie dynamique de remise en question qui s’est enclenchée à ce moment-là et c’est là que je me suis dit que je voulais me spécialiser dans les questions environnementales.


EDP : Est-ce que le choix de rédactions ou de journaux dans lesquels travailler était guidé par votre choix de vous investir dans les questions écologiques, ou est-ce que vous auriez pu développer ces sujets dans d’autres journaux ? Qu’est-ce qui a guidé vos choix professionnels ?


HC : J’ai toujours su que je voulais travailler pour Reporterre depuis que j’ai découvert ce journal. Reporterre est une association financée uniquement par les dons. Il n'y a pas de publicité, pas d'actionnaire. Ce mode de financement me parlait. J’aimais aussi énormément les angles choisis et le fait de traiter la crise écologique comme un problème systémique. Il y a vraiment une analyse de fond de ces enjeux qui me plaisait énormément.

C’est vrai que le journalisme est un milieu très fermé, et j’ai eu beaucoup de chance de rejoindre la rédaction dont j'admirais le travail. C’était un peu ma rédaction de rêve !


EDP : Et vous avez réussi à l'intégrer et à réaliser ce rêve !


Vous êtes jeune, vous êtes une femme, est-ce que vous pensez que ça modifie votre travail en apportant une valeur ajoutée ou un touche particulière ? Autant votre genre que votre génération ?


HC : Quand on lit les travaux de chercheurs, beaucoup expliquent que les femmes sont plus éduquées à prendre soin des autres et donc à plus s’intéresser aux enjeux environnementaux. Je ne sais pas dans quelle mesure cela a été déterminant dans ma vie, je manque de recul mais je trouve intéressantes ces analyses. Il y a d’ailleurs beaucoup de femmes dans la rédaction de Reporterre.


EDP : Reporterre est un journal très spécialisé. Est-ce que vous avez l’impression que les sujets de crise écologique, de transition écologique sont de plus en plus traités, avec de plus en plus de demandes, ou est-ce encore réservé à un lectorat concerné et sensibilisé ?


HC : Je pense que de plus en plus de gens s’intéressent à ces sujets. Mais cela ne veut pas dire que la partie est gagnée. La couverture de la crise climatique par des chaînes très importantes (comme CNews par exemple), qui invitent régulièrement des climato-sceptiques, montre qu’il y a encore beaucoup de travail à faire pour traiter ces sujets de manière complète. Globalement, il y a énormément d’excellents journalistes qui travaillent sur l’environnement dans toutes les rédactions. Mais l’écologie en tant que telle reste encore malheureusement souvent abordée comme un sujet secondaire dans les médias, et non comme l’axe principal autour duquel toutes nos décisions devraient s’organiser.

Le traitement de la crise climatique par certaines chaines d’information en continu touchant énormément de personnes, m'interroge particulièrement. C’est dangereux de se dire que dans une émission regardée par 500 000 personne, quelqu’un peut dire que le changement climatique n’existe pas ou qu’il n’est pas créé par l’Homme. Cela détruit tout le travail fait par d'autres sur les questions d'environnement.


EDP : Projetons-nous dans le futur. Vous avez 50 ans : qui vous êtes et qu’est-ce que vous faites ?


HC : J’espère que je serai toujours journaliste à Reporterre. J’espère que dans 50 ans, en 2070, on aura atteint la neutralité carbone. Il y aura toujours des sujets environnementaux à défendre mais j’espère que celui-là aura été atteint, qu’on aura réussi à éviter la catastrophe, la 6ème extinction de masse. J’espère que le travail de tous les journalistes, en France et dans le monde, aura contribué à ce que les gens soient plus informés sur ces questions et qu’on avance dans la bonne direction.


EDP : Notre blog s’appelle "L’écho des possibles, l’écologie positive et engagée". Qu’est-ce que ces adjectifs évoquent pour vous, par rapport à la façon dont vous voyez le monde ? Peut-on traiter l’écologie de manière positive et engagée ?


HC : Je pense que l'écologie est par essence positive, puisqu'elle représente une alternative à un modèle de société dont les conséquences sur le vivant et le climat sont, à bien des égards, désastreuses. Et engagée, puisque l'écologie (telle que je la conçois) suppose un changement de modèle, une lutte contre les forces productivistes dominantes.

Je pense cependant qu'il faut garder un œil critique sur le terme « écologie positive ». Il peut parfois être dévoyé, et utilisé pour réduire l'écologie à une démarche individuelle, à une simple recherche de bien-être, en occultant sa dimension politique. S'intéresser à l'écologie, cela revient malheureusement souvent à se confronter à des choses que l'on préférerait ne pas voir, à remettre en question nos normes sociales, notre vision du confort... C'est aussi, très concrètement, reconnaître que nos modes de vie menacent un million d'espèces animales et végétales, qu'ils modifient durablement le climat, etc. Des choses pas très « positives » !

C'est tout l'enjeu du travail de ceux qui essaient d'informer sur l'écologie : ne pas fermer les yeux sur la gravité de ce qui nous arrive, sans pour autant tomber dans le défaitisme. Nous pouvons aussi montrer qu'il existe des alternatives à nos modes de vie et à notre manière de voir les autres êtres vivants. Cela contribue, je pense, à la transformation de nos imaginaires que l'écologie appelle.


EDP : Merci beaucoup Hortense, bonne continuation.




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