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Nos émotions face aux enjeux écologiques (II)

Dans le précédent article - cf. Nos émotions face aux enjeux écologiques I - a été abordée la question des émotions qui sont au cœur de nos processus de décision, nous avons ainsi pu identifier le rôle qu'elles peuvent jouer dans nos préoccupations et autres considérations face à la crise écologique.


Dans cette deuxième partie seront abordées les émotions plutôt chaudes (par opposition à celles froides que sont le déni et l'indifférence vues dans la première partie) et perçues comme négatives telles que la colère, la culpabilité ou l’anxiété. Mieux cerner cette palette émotionnelle parfois complexe - avec bienveillance et sans complaisance - peut nous aider à améliorer notre évaluation des facteurs déclencheurs de notre motivation et nous engager de la manière la plus proche de nos besoins - et donc plus efficacement et plus durablement. C'est une démarche qui permet également d'accompagner nos jeunes futur.e.s adultes en leur donnant les clés pour s’adapter et agir en faveur de la transition écologique et avec conscience.


Les émotions chaudes dites “négatives”


Les émotions que sont la colère, la peur, la culpabilité, etc. sont rarement bien perçues. Et pourtant, comme toute émotion, elles ne font encore une fois que traduire des signaux de notre corps et de notre esprit pour nous indiquer un besoin non satisfait et un déséquilibre à combler. Si nous ne maîtrisons le plus souvent pas leur survenue, nous pouvons apprendre à les écouter et développer les ressorts qui nous permettent de rétablir l’équilibre.


La crise écologique menace nos écosystèmes et le monde tel que nous le connaissons et nous savons qu'il est plus que jamais urgent d'agir. La perspective d'impacts environnementaux, économiques, sociaux, sanitaires ou géopolitiques délétères, réversibles ou pas peut nous amener à naviguer entre différentes émotions qui interrogent notre rapport au monde sous l’angle de la responsabilité, de la morale et de l’éthique, de l’engagement et d’autant de questions liées aux interactions humaines avec notre environnement ainsi que le reste du vivant. Cela peut nous mettre mal à l’aise, sous tension, en état de stress. Comment appréhender ces émotions pour ne pas s’arrêter simplement à leurs symptômes et aller au-delà vers l’action et l’adaptation que celles-ci appellent ? Allons en explorer certaines pour le comprendre.


L’inquiétude et la peur, l’éco-anxiété


Lorsqu’une nous sommes face à une situation parsemée d’incertitude, nous n’arrivons pas très bien à apercevoir un horizon clair et cela peut être source d’inquiétude et d’angoisse pour beaucoup d'entre nous. Dans sa forme la plus poussée, nous pouvons même parler d’éco-anxiété voire de solastalgie, "une forme de détresse psychique ou existentielle causée par les changements environnementaux" (sic). Ces situations nous font parfois osciller entre paralysie, mécanismes compensatoires (psychosomatiques et physiques) et la frustration qui témoignent d'une fracture entre l'envie d'agir et l'impression que les actions n'aboutissent pas. Poussée à son paroxysme, l'éco-anxiété peut amener jusqu’au burn-out écologique lorsque, éminemment conscients de l'urgence, nous mettons individuellement la barre trop haut au lieu de suivre des étapes qui nous permettent d’ancrer les changements graduellement et en priorisant selon l’empreinte et impact de chacun.e. Pour commencer, il est important dans ce cas de comprendre que ce ne sont pas les nouvelles habitudes qui génèrent du stress ou des efforts supplémentaires, mais bien le processus transitoire d’adaptation qui mène à ces changements.


Dans un monde où les mauvaises nouvelles s’accumulent concernant l’état de notre environnement, les jeunes générations peuvent être particulièrement touchées aussi dans la mesure où elles n’ont pas eu le temps d'assimiler cette nouvelle donne graduellement alors que paradoxalement, elles sont les moins en responsabilité.


Nos modèles de société nous enjoignent le plus souvent à toujours être courageux et forts. La peur - même si elle est une étape assez incontournable dans le processus de gestion du risque - est souvent mal-aimée et pourtant, celle-ci est utile dans la mesure où elle nous renseigne sur l’existence potentielle d'un danger, auquel nous répondrons soit par la fuite, soit par le choix volontaire de la confrontation. Les signaux anxieux appellent donc un besoin de protection et de sécurité, auquel nous pouvons opposer notre capacité d’anticipation et la mobilisation de notre énergie pour mitiger la menace à condition de se donner la peine de bien la connaître. Face à l'urgence, le stress peut donc paradoxalement nous stimuler plutôt que nous bloquer, en nous incitant à en connaitre davantage sur les moyens de faire face. Aussi, nous pouvons transmettre ce savoir aux plus jeunes. Nous pouvons jouer pleinement notre rôle de dépositaire de la mémoire générationnelle et combattre l’amnésie écologique citée dans l'article précédent. Tout ceci sera à même de nous faire vivre des émotions positives telles que la fierté pour les uns, la gratitude pour les autres et un renforcement des liens pour tout le monde.


Cultiver l’espérance - et donc l'émerveillement - que nous aborderons à l'occasion d'autres articles peut aussi nous aider à regarder avec plus d’optimisme vers cet horizon encore obscur. La journaliste Laure Noualhat nous donne quelques pistes dans cette émission de France Inter. La docteure Alice Desbiolles dans son livre « L’éco-anxiété, vivre sereinement dans un monde abîmé » présente des exemples de raisons concrètes d’espérer. Dans son essai « Raviver les braises du vivant », le philosophe Baptiste Morizot quant à lui mène une réflexion sur les capacités d’autoguérison, de résilience et de prodigalité du vivant, ce qui introduit un nouveau paradigme et un autre regard qui nous invite à être plus confiant en la nature et moins paternaliste.


L’éco-anxiété allant souvent de pair avec le niveau de conscience et de sensibilité écologique, des modes d’action collaboratifs et résolument tournés vers les autres sont aussi primordiaux : en exprimant et verbalisant ses émotions et en en faisant part à son entourage sans être jugé.e, en s’engageant dans des actions de sensibilisation et de bénévolat notamment auprès des jeunes ou du public le plus fragile, en participant à des actions favorisant l'émergence d’alternatives plus justes et écosolidaires. Également, ne pas hésiter à se fixer des objectifs allant du plus long terme, en réconciliant plus profondément, durablement et en cohérence sa sensibilité écologique avec les différentes dimensions qui composent son existence (profession et vocation par ex., voir à ce sujet l'article L’ikigai pour se reconnecter à la nature) au plus court terme en se concentrant aussi sur le présent et les gestes concrets et immédiats, mêmes les plus anodins du quotidien ; le sentiment d’utilité aidant, apparaîtra l’envie d’investir petit à petit de nouveaux champs d’action dont la combinaison fera la différence.


Et pour montrer s'il le fallait que la moindre action peut être utile : par le boycott de certaines marques, en le faisant savoir et en invitant publiquement ces dernières à adopter des pratiques plus vertueuses ; par le refus de travailler pour des entreprises qui ne s'engagent pas sincèrement dans une démarche éco-responsable ou en interpellant son employeur sur sa démarche RSE (voir cette initiative de 27 collectifs - les-collectifs.eco - de salariés de grands groupes unis pour que leurs entreprises changent d’échelle et de modèle) ; les exemples ne manquent pas quant au fait que la mobilisation finit bien par porter ses fruits en suscitant la réflexion, le renoncement voire un changement durable des mentalités chez le grand public et de paradigme chez les acteurs concernés.


La culpabilité et la honte


Si les jeunes peuvent être plus anxieux, les générations plus âgées peuvent plus volontiers ressentir de la culpabilité voire de la honte quant à leur appréciation de leur responsabilité plus ou moins prononcée dans l’état de dégradation et de souffrance dans lequel se trouve notre planète, à la lumière d’un meilleur consensus publique quant aux causes. Encore une fois, s’arrêter aux seuls symptômes ne mène pas bien loin.

La culpabilité et la honte comptent parmi les émotions les plus désagréables et les plus inconfortables, et pour cause ! Nous avons vu dans le précédent article que le mot émotion venait en partie du latin movere qui signifie « susciter le mouvement ». L’émotion crée donc littéralement un mouvement du corps : extérieur pour la colère avec un trop plein d’énergie à délester, ou intérieur pour la peur avec une énergie à rassembler et conserver, et inversement. Pour ce qui est de la culpabilité ou de la honte, le mouvement est auto-centré, les épaules se referment, le regard se baisse, les sens peuvent se couper des stimuli extérieurs comme pour inviter à regarder en soi, à s’observer et faire son auto examination et sa propre introspection. Une fois sa part de responsabilité identifiée, il ne s’agit pas de se flageller et se morfondre dans son erreur mais bien d’en prendre conscience et de distinguer cette responsabilité de celle collective, d’aller au fond de soi pour trouver, en toute bienveillance et empathie envers soi-même les moyens de réparer “sa propre faute” et contribuer à renforcer sa motivation et son niveau d’implication à agir sur les ressorts collectifs.


Dans son numéro de décembre 2021, le magazine Socialter s’est emparé de cette question de la culpabilité notamment comme phénomène exogène prenant la forme de discours accusateurs et d’injonctions au changement face à la crise écologique, sa conclusion n’est pas une surprise ! La culpabilisation seule et non accompagnée d’une proposition de réparation est contre-productive, pire elle annihile toute volonté réelle et sincère d’agir.


La culpabilité et la honte agissent donc comme des régulateurs de nos échanges avec le monde extérieur. Ils nous invitent à prendre conscience de notre responsabilité et à le faire avec justesse, car nous ne pouvons être comptables de toutes les mauvaises décisions individuelles et de décennies de mauvais choix politiques, et nous ne pouvons non plus complètement nous en déresponsabiliser. Culpabilité et honte appellent à réparer le lien lorsqu’on prend conscience que la partie prenante affectée par nos actions et avec laquelle nous interagissons est lésée, en proposant un comportement alternatif plus respectueux et qui entretient une relation de meilleure qualité.


Le cas du “flygskam” ou autrement “la honte de prendre l’avion” est un bon exemple :

  • Je sais ou je prends conscience que l’avion pollue énormément, et je fais partie de ceux qui prennent l’avion à une certaine fréquence pour des motifs personnels ou professionnels.

  • Je contribue directement par mes voyages à cette pollution et je peux m’en sentir coupable, mais quelle est ma part de responsabilité "propre" (sic) ? Selon des études récentes, 1% des voyageurs en 2018 auraient été responsable à eux seuls de la moitié des émissions liées au secteur. Comment je me situe personnellement ? A quelle hauteur je contribue individuellement ? Mon empreinte équivalent carbone la plus significative se situe peut-être ailleurs auquel cas, il ne faut pas que j’oublie d’agir ailleurs en priorité avec des alternatives potentiellement même plus simples et plus rapides à mettre en place ! (il existe plusieurs calculateurs en ligne pour faire son diagnostic personnel).

  • Pour agir de façon constructive, il s’agit déjà de réfléchir à mon échelle et aux alternatives possibles en fonction de mon impact : choisir d’autres moyens de transport plus doux ? Voyager plus près ? Renoncer à certains voyages ? Réduire la fréquence de mes voyages ?

  • L’exemplarité (ou du moins sa quête de bonne foi) et un nombre de personnes impliquées de plus en plus significatif pourra par la suite potentiellement déclencher une réflexion ou l’accélérer chez les acteurs du secteur concerné afin de proposer des changements plus systémiques et une offre plus adaptée, et ainsi contribuer à l’action collective. En interpellant mon employeur par ex. sur sa politique voyage, je peux contribuer aussi aux actions collectives.

Il en sera de même pour tout secteur polluant auquel je contribue directement ou indirectement par mon mode de consommation et qu'une demande d'offre plus vertueuse peut influencer.


La colère, l’indignation et le syndrome Greta Thunberg


Dans un discours à l’ONU, la jeune militante écologiste Greta Thunberg avait interpellé la communauté internationale par cette allocution devenue virale : « How dare you ? » ou autrement « Comment osez-vous ? ». Cette déclaration a fait couler de l’encre et a déchaîné toutes les passions, creusant le fossé entre deux mondes présentés comme idéologiquement opposés : d’un côté les éco-anxieux ou les tenants du courant de la collapsologie, de l’autre les « rassuristes » et les « écolo-basheurs » ou autres « bobo-dénonciateurs ». D’un côté les jeunes "inconscients", de l’autre les « boomers ». D’un côté ceux qui veulent revenir à l’âge de pierre et vivre comme des « amishs » (petit clin d’œil à un certain E.M.) et de l’autre ceux qui pensent que la technologie serait le dieu inespéré de l’humanité ou le nouveau messie qui va sauver nos âmes (et accessoirement le « pognon » de certains). Nous sommes en plein dans les antagonismes et les conflits de perception cités dans l’article précédent, avec en prime quelques clichés.


Si la manifestation de ce conflit se pose parfois en des termes caricaturaux, la question ici est bien une question de justice, ce dont la colère ou l’indignation sont souvent le révélateur (vous avez relevé la mienne transparaître dans le paragraphe précédent ?). En effet, lorsque l’injustice est criante (combien de frustrations et de déceptions exprimées dans l’opinion publique y compris en dehors des cercles militants face au manque de courage politique ?), ou lorsque les obstacles sont trop fréquemment rencontrés, colère et indignation peuvent en effet prendre le dessus (envers les acteurs perçus comme responsables de la situation d’injustice : concitoyens, consommateurs, entreprises, État et collectivités, institutions publiques, etc.).


La démonstration de cette colère de manière saine et constructive peut être un puissant levier de dénonciation, et des actions de boycott et de désolidarisation encore une fois, des campagnes de sensibilisation, des manifestations publiques ou des pétitions peuvent faire bouger les lignes lorsque les motivations sont justes et fondées.


La tristesse, le découragement et la déception


Plus nous sommes sensibles à la question écologique et plus celle-ci nous tient à cœur, plus le sentiment d’impuissance peut nous dévaster quand les choses ne semblent pas s’améliorer et que le changement (de nos habitudes, des mentalités, de nos politiques publiques, etc.) tant espéré n’arrive toujours pas. Parfois, nous pouvons aussi agir avec conviction mais avoir l’impression d’être seul.e.s et isolé.e.s face à l’ampleur des actions à mener collectivement. Face à la crise écologique, nous pouvons clairement avoir « le cafard ».

La déception et le découragement vont de pair avec notre niveau d’engagement. C’est un moteur puissant qu’il est bon de ne pas laisser se gripper. Dans ce genre de situations, on peut s’adapter de différentes façons :

  • Revoir ses priorités. En effet, se recentrer sur ce qui nous semble être le plus important au lieu de démultiplier son investissement peut aider à mieux canaliser son énergie et ses actions.

  • Chercher les bons réseaux. Des associations existent sûrement sur son territoire et/ou des personnes motivées pour porter des actions en commun et se rebooster ensemble. Parfois, pas besoin d'aller chercher bien loin, on peut aussi trouver des leviers d'action au sein des associations auxquelles nous sommes déjà adhérent.e.s. Si on est représentant de parents d'élèves, on peut proposer des projets ou actions qui améliorent l'écoresponsabilité au quotidien à l'école : des piques niques et kermesses zéro déchet, des fournitures scolaires écologiques, limiter le gaspillage alimentaire et installer un composteur, etc. Au sein de son club de sport, on peut suggérer d'utiliser des gourdes et mugs plutôt que des bouteilles et gobelets en plastique, recycler l’équipement ou le renouveler en ressourcerie. Même à son atelier macramé, on peut proposer des tissus et autres matériaux éthiques et écologiques (je suis à peine taquine !).

  • Partager et célébrer les réussites, combien même « petites ». La tristesse est le manque de joie, et rappelons que la joie répond à un besoin de communion avec ce/ceux qui nous entoure/ent.

  • Envisager les choses de manière ludique, en effet le jeu permet de se remotiver dans le partage. Notre précédent article sur l’engagement par le jeu vous donnera sûrement quelques clés.

Expérimenter une émotion inconfortable telle que celles citées précédemment ne doit pas être perçu uniquement sous l’angle de la fragilité car c’est également s’interroger sur notre rôle et notre place dans le monde ; du point de vue de la sensibilité et de l’impact sur la vie et le bien-être de nos autres “colloca’terres”, c'est une véritable quête de sens. Jean-Claude Ameizen nous livre cette superbe réflexion dans le livre-dialogue avec Nicolas Truong “Les chants mêlés de la terre et de l’humanité”, qui m’aide personnellement beaucoup à soigner ma “déprime” lorsque je fais le constat de mon impuissance face à des situations qui me dépassent : « ce que nous pouvons préserver, ce n’est pas l’état actuel du monde vivant et de notre planète : c’est sa capacité à se renouveler, à évoluer, et à nous permettre d’y vivre ».

Cultiver des pensées positives est donc primordial pour passer le cap des émotions négatives qui peuvent nous emporter, nous paralyser ou nous décourager ; ceci afin d’installer le terreau fertile des émotions qui nous font aller de l’avant.


Echodespossibles vous parlera dans un prochain article de l'écologie que l'on peut aussi vivre dans l'émerveillement, la joie, la gratitude, la fierté et d'autres émotions et pensées douces et constructives, ainsi que de l'humour et de la résilience comme moyens pour résister et réguler nos émotions.



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