• Aurélie

Tisser le lien avec la Terre : les récits du vivant


Qui laisserait une vieille amie se faire molester sans réagir ? …une amie à qui l’on doit tout, la vie, le gite et le couvert ? Pourtant, n’est-ce pas ce qui se passe quand seule une minorité d’entre nous réagit aux atteintes répétées à la nature ? Peut-être parce que nos liens se sont peu à peu distendus avec la terre-mère.


Ce lien affectif est pourtant central dans une perspective de résistance à sa destruction : cet attachement nous poussera à agir et nous permettra de maintenir cet engagement dans la durée. Comme le dit Baptiste Morizot (1), pour nous engager nous avons « besoin de l’amour du vivant pour maintenir à flot l’énergie, et savoir quel monde défendre»

Je vous propose, dans cette série d’article (en construction), différente pistes pour prendre soin de nos liens avec la nature.


Cet article, s’appuie sur un livre, récent et joyeux, d’un biologiste et ingénieur forestier qui fait le choix de transmettre sa passion du vivant sous la forme d’histoires mêlant l’art du récit et de solides références scientifiques.


Laurent Tillon conte la naissance, la jeunesse et la maturité de Quercus, un chêne de la forêt de Rambouillet dans « Etre un chêne » (2), on y partage la vie quotidienne de notre héros en relation avec ses voisins et voisines (autres arbres, champignons, insectes …) et l’incidence de l’Histoire des Hommes sur sa propre histoire (guerres, politiques forestières, dérèglement climatique …).

En quoi cet ouvrage nous rapproche et nous relie à la nature ?




Se mettre en empathie avec le vivant


Ce roman donne à voir la vie des non humains, à leur hauteur, selon leur rythme et leur point de vue. Dès le début du livre, le lecteur est de tout cœur avec Quercus, qui en tant que gland ne sais pas encore s’il va réussi à échapper aux mulots ou en tant que jeune pousse s’il va pouvoir s’extirper de son roncier. Pris dans le récit, on développe de l’empathie, voire on s’identifie à lui. Cette proximité est favorisée par le fait de prénommer les êtres vivants. Laurent Tillon utilise ainsi pour chacun de ses héros, son nom latin, utilisé à la manière d’un prénom. Le non humain est ainsi érigé au statut de sujet, méritant attention et respect.


Ainsi, lorsque ses récits évoquent des fonctionnements en symbiose entre les animaux, ou des symbioses végétal / animal, on se surprend à se sentir soi-même en symbiose avec un chêne diplomate et à tisser un lien affectif.




Faire connaissance avec une société non humaine


Le récit, en dépit d’un abord facile et du parti pris d’utiliser peu de vocabulaire scientifique, est très documenté. Il permet de découvrir le fonctionnement d’un arbre qui, tout comme nous, vit différemment les âges de la vie, connait des périodes fastes et des temps compliqués. Durant les périodes de fragilité, il peut compter sur la solidarité entre chênes et les échanges sous-terrains de nutriments.


Au-delà de cela, il noue des alliances formelles ou informelles avec le peuple de la forêt. On y découvre qu’un arbre, qui n’a par définition pas la possibilité de se déplacer va adopter d’autres stratégies de protection ou d’adaptation face à ses prédateurs et on ne peut qu’admirer cette ingéniosité du vivant à satisfaire tous ses besoins.


Ce que l’on appelle généralement un écosystème, est une société bien organisée où les besoins des uns et des autres trouvent des réponses, une société où un juste équilibre est trouvé entre coopération et compétition.


On se plait à rêver que les humains trouvent cet équilibre entre eux mais également avec les sociétés qui les entourent : forêts, marais, océans, banquises…


Reconnaitre sa perfection


Outre la perfection de son équilibre « social », on touche également du doigt la sobre perfection de l’arbre. Seules les ressources nécessaires sont ponctionnées dans le sol ou dans l’air pour sa croissance et chaque jour une partie est rendue sous forme de vapeur d’eau et chaque année les feuilles tombées constituent des réserves dans lesquelles Quercus va piocher. Les « déchets » sont ainsi convertis en ressources. Mieux encore, le cycle de décomposition est parfaitement adapté pour que ces aliments lui parviennent à point nommé. En fin de cycle, la mort de l’arbre apporte une richesse de matière, d’habitats, dont toute la forêt profite.


Chaque année, un sol plus riche va permettre une vie plus intense et plus complexe. Nous avons perdu la capacité à nous émerveiller devant le vivant et les merveilles dont il est capable. La vie de Quercus, nous rend cette capacité d’émerveillement.


Par ailleurs, la sobriété de Quercus est une belle source d’inspiration pour une société humaine qui surexploite les ressources qu’elle n’a pas produites, tout en générant une montagne de déchets...


Décentrer l’homme


Ce récit place le vivant non humain comme sujet et l’Homme comme protagoniste périphérique. C’est rappeler que l’humain n’est qu’un être vivant parmi les autres. Nous qui plaçons bien souvent l’intelligence comme vertu cardinale, cela nous rappelle à juste titre que l’Homme n’a pas le monopole de l’intelligence, de la complexité, de la vie en société.


Sans aucune moralisation, il nous remet gentiment à notre place et c’est un décentrement salutaire qui pourrait contribuer à substituer l'écocentrisme à l’anthropocentrisme.


A l’issue de cette lecture, on ne traverse plus une forêt comme avant : l’amour du chêne et de la forêt a pris racine. La promenade devient rencontre, l’arbre devient sujet d’un intérêt réel : émerveillement devant la diversité des houppiers, attention portée à la cohabitation entre espèces d’arbres, regard attendri vers les tout jeunes sujets en quête d’espace et de lumière. Le récit a eu le pouvoir de retisser le lien avec la forêt.


Les récits du vivant ont cette capacité à nous apporter un «regard nouveau sur des êtres que nous n’avions pas remarqués, et l’envie de les écouter, de les connaitre, de les protéger». Cette dernière citation est de Bill François en conclusion de l’ « Éloquence de la sardine », un autre livre qui offre un voyage au cœur du vivant (3).


Un voyage que je ne peux que vous conseiller d’entreprendre.




Agir, s’engager, pour d’autres possibles

  • La collection Monde Sauvage sous-titrée Pour une nouvelle alliance chez Acte sud est un excellent moyen d’entrée dans les récits du vivant. Cette collection propose de repenser notre rapport à la nature, par une voie (voix) originale, celle d’auteurs adoptant une approche biographique du vivant et permettant la rencontre avec des individus dotés d’une personnalité et d’une histoire, sans pour autant tomber dans le travers de l’anthropomorphisme. Les différents titres de la collection laissent entrevoir les odyssées passionnantes d’un ours, d’un cachalot, d’un éléphant, d’un poulpe, d’un bœuf musqué ou d’un iceberg.

  • Films :

  • Il était une forêt de Luc Jacquet 2012,

  • Le monde de Némo des studios Pixar produit par Walt Disney Pictures en 2003,

  • Microcosmos : le peuple de l’herbe, réalisé par Claude Nuridsany et Marie Pérennou et sorti en salle en 1996,

  • Retrouver un contact régulier et en pleine conscience avec la nature.

  • Découvrir ou redécouvrir les chants d’oiseaux, les traces d’animaux, la diversité des plantes, des arbres, des champignons, regarder les nuages :

  • Avec des ouvrages spécialisés,

  • Avec des guides professionnels.

  • Transmettre ce lien retrouvé avec son entourage, ses enfants.

(1) Baptiste Morizot, philosophe et naturaliste, entretien au monde publié le 4 aout 2020

(2) Laurent Tillon, "Etre un chêne", Mondes Sauvages, 2021

(3) Bill François, "Eloquence de la sardine" Fayard, 2019


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